
Quitter les Açores
En 1987, alors que j’avais 7 ans, je débarquais à l’aéroport de Mirabel à Montréal, avec ma mère, ma petite sœur et mon petit frère, pour rejoindre mon père.
C’était une aventure. Ma première grande aventure.
Un événement qui marquerait à jamais mon destin et transformerait la petite fille immigrante açoréenne en petite fille immigrante à Montréal.
Immigrante. Quel drôle de mot.
Un jour, tu es chez toi, entourée de gens comme toi. Qui parlent la même langue, qui marchent dans les mêmes rues, qui te saluent, qui te ressemblent…
Et que dire de tes repères, de tes traditions, de tes valeurs, de ta famille?
Dans mon cas, du bleu de la mer, du vert de la nature, du vent doux et salé de l’océan qui t’enveloppe. Des voisins qui t’ont vu grandir, de ta famille, de tes grands-parents, tantes, oncles, cousins et cousines qui sont presque toujours à quelques pas de chez toi.
Et la nourriture. Ah, la nourriture.
Les couleurs, les odeurs, les gens qui la cuisinent… cette simple routine du quotidien devient un souvenir tellement fort lorsque tu vis ailleurs.
Sans trop comprendre comment ni pourquoi, un jour, tu te retrouves ailleurs.
Dans un endroit que tu ne connais pas.
On dit de toi que tu es maintenant une immigrante.
Une immigrante açoréenne …
Montréal, doucement

Je me souviens encore d’observer les rues par la fenêtre de la voiture, en revenant de l’aéroport, incapable de comprendre où nous étions arrivés. À travers mes yeux d’enfant, ce nouveau chez-moi était… étranger.
Une langue complètement différente, de larges rues bordées d’immenses immeubles, des voitures partout… un vent plus froid. Un peu plus tard, je dirais même glacial.
C’était bruyant, un peu effrayant, tous ces gens qui marchaient partout, ce sentiment que tout allait vite, que tout était tellement vaste et nouveau.
Du haut de mes 7 ans, j’étais impressionnée, mais aussi intimidée par l’inconnu, la différence et le sentiment que cet endroit n’était pas chez moi, mais qu’il le deviendrait malgré moi.
La vérité est que Montréal et moi avons eu une relation tumultueuse, au départ.
À l’extérieur, j’essayais de me fondre dans la ville. À la maison, tout sentait encore les Açores.
L’odeur des chicharros fritos
Je me souviendrai toujours d’un moment cocasse, mais aussi doux-amer. Alors que je revenais de l’école, j’ai tout à coup senti une odeur très familière… mais rarissime dans ce nouveau chez-moi.
Ça sentait le poisson, mais pas n’importe quel poisson. Ça sentait les chicharros fritos.
Mon plat préféré, un plat qui résume tout mon amour pour la cuisine açoréenne.

Mes parents étaient en train de faire ce plat à la friteuse du barbecue. L’odeur voyageait allègrement et avait rencontré mes narines… j’étais tellement heureuse que je me suis mise à courir.
Mais tout à coup, je me suis arrêtée.
En un instant, ma conscience avait pris le dessus sur mon bonheur et la réalité avait rompu le charme.
Parce qu’à cette époque, j’essayais de créer un nouveau lien d’appartenance avec Montréal… et cette odeur, mes voisins, eux, ne la connaissaient pas.
J’avais peur du jugement. J’avais peur que l’étiquette d’immigrante açoréenne me colle à la peau…
Mais en rentrant à la maison, en voyant le sourire heureux de mes parents et la chaleur de ma famille, qui a toujours été un grand refuge… j’assumais!
Cette odeur de poisson, cette musique portugaise parfois trop forte, ces soirées de fête en famille où tout le monde parle toujours trop fort représentaient mon petit coin de terre natale, ici en terre étrangère… à Montréal.
En grandissant et avec le temps, Montréal et moi avons appris à nous apprivoiser.
Maintenant, on se comprend, on se complète et je suis reconnaissante de ce que cette ville magnifique m’a offert tout au long de ma vie.
Pourquoi j’ai créé « Entre les Açores et Montréal »
Ce projet Entre les Açores et Montréal est une invitation.
Même après plus de trente ans à Montréal, j’ai toujours eu l’impression qu’une autre version de moi-même existait quelque part aux Açores.
Avec le temps, j’ai aussi réalisé à quel point plusieurs de nos histoires vivent surtout dans la mémoire de nos familles.
Dans les souvenirs racontés autour d’une table par nos parents ou oncles, tantes et cousins. Des histoires racontées parfois ici et parfois là-bas pour ceux qui ont encore la chance d’avoir une parenté à l’autre bout de l’océan.
Je sens le besoin de transmettre à ma fille, à mes nièces et à mon neveu, qui représentent déjà la première et la deuxième génération de descendants d’immigrants açoréens, nos histoires, nos traditions et nos recettes.
Parce que peu importe où nous sommes, notre identité et notre cœur açoréens seront toujours quelque chose qui nous habite et qui mérite de ne pas disparaître au fil des futures générations.
Quelle tristesse ce serait d’oublier les senteurs de notre cuisine, les histoires de nos ancêtres et le lien invisible qui fait de nous tous une famille dont les racines sont profondément ancrées dans un endroit aussi magique, vulnérable et touchant que les îles des Açores!
Cette culture, ces histoires et ces recettes méritent d’être documentées, surtout par et pour ceux qui vivent ailleurs, cette diaspora açoréenne dispersée un peu partout dans le monde.
J’espère, avec ce projet, créer un espace qui nous relie malgré la distance qui nous sépare.

excellente idée 😘