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Entre les Açores et Montréal

Chicharros fritos : le poisson qui raconte l’histoire des Açores

Plus qu’une recette, un retour vers l’enfance, les traditions et les saveurs de São Miguel.

Il y a des moments qui restent rangés dans notre tiroir à souvenirs comme de petits films que l’on peut revoir à tout instant. Ils surgissent parfois sans raison avec un réalisme étonnant. Certains nous serrent le cœur, d’autres nous font sourire, et d’autres provoquent un sentiment pour lequel seul le mot saudade trouve tout son sens, un mot difficile à traduire, mais que chaque Açoréen et Portugais immigrant connaît que trop bien.

L’une de ces images qui me revient souvent est celle de mon enfance à São Miguel, aux Açores. Je joue près de ma mère, tôt le matin, pendant qu’elle s’affaire dans la cuisine de notre petite maison. Soudain, un klaxon bien particulier retentit dans la rue. Un son unique, reconnaissable entre tous, qui annonce l’un de mes moments préférés de la journée.

Un klaxon qui annonçait le souper de chicharros

C’est le vendeur de poisson local qui arrive avec sa charrette artisanale en bois, remplie de poissons fraîchement pêchés quelques heures plus tôt. À peine le signal entendu, ma mère quitte la maison et rejoint les voisines qui, elles aussi, sortent pour voir ce que le marchand vend ce jour-là.

Elles s’affairent et discutent autour des poissons. Elles prennent le temps de choisir ce qu’il y a de plus frais, la quantité nécessaire pour le souper et aussi le prix, qui sera négocié, encore et encore. Et comme toujours, aucune des voisines ne semblait pressée, alors le vendeur de poisson tente de leur proposer des espèces un peu plus dispendieuses, comme le cherne, le mérou ou l’abrotea. Mais comme toujours, elles reviendront avec un sac rempli de chicharros, ou chinchards, comme on les appelle en français. Un poisson familier, peu coûteux, facile à cuisiner et, à mon avis, tout simplement délicieux.

Je revois ma mère revenir vers la maison, les chicharros à la main, discutant avec les voisines et m’adressant un grand sourire. Moi, je l’attends à la porte, observant toute cette scène avec l’insouciance de l’enfance.

C’est peut-être ça, au fond, la magie de la cuisine : sa capacité à nous ramener chez nous, peu importe où l’on se trouve.

Encore aujourd’hui, lorsque je repense à cette scène, je ressens le même sentiment de réconfort. Je savais qu’à l’heure du souper, dans presque chaque maison de ma freguesia (quartier) de Conceição, à Ribeira Grande, ces chicharros frais seraient servis sur la table des familles que je connaissais depuis toujours.

Je savais qu’il y aurait du pain. Peut-être un pain levado encore chaud, puisqu’il avait été cuit plus tôt dans la journée.

Je savais qu’il y aurait des pommes de terre et de la pimenta, cette sauce au piment qui finit presque toujours par laisser une tache sur la nappe.

Je savais qu’il y aurait des rires, quelques chamailleries entre les enfants, des conversations qui se croiseraient d’un bout à l’autre de la table.

Les mains passeraient le pain de personne en personne. Les doigts deviendraient des ustensiles pour déguster les chicharros encore croustillants.

C’était une table qui nourrissait autant les ventres que l’âme de la maison.

À l’époque, je ne savais pas encore que ce poisson humble, présent sur presque toutes les tables de notre village, deviendrait l’un des symboles les plus précieux de mes souvenirs des Açores.

Aujourd’hui encore, chaque fois que je cuisine des chicharros fritos à Montréal, ce souvenir refait surface. Je ne prépare pas seulement un repas, je fais revivre un moment de mon enfance. J’entends le bruit du klaxon, je vois les voisines sortir de leur maison et les repas partagés autour de la table…

Pendant quelques instants, je revois les rues de Conceição, à Ribeira Grande, là où tout semblait plus simple et où le bonheur se mesurait souvent à l’arrivée du vendeur de poisson et à la promesse d’un souper de chicharros fritos.

Pourquoi les chicharros sont-ils si importants aux Açores?

En grandissant, je ne me suis jamais vraiment demandé pourquoi les chicharros étaient si présents dans notre vie. Pour moi, ils faisaient simplement partie du paysage. Ils arrivaient avec le vendeur de poisson, se retrouvaient sur les tables de nos familles et accompagnaient nos conversations du soir.

Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai compris à quel point ce poisson était lié à l’histoire des Açores.

Ancien vendeur de poisson açoréen portant deux paniers d'osier remplis de chicharros
Un vendeur de poisson d’autrefois, avec ses paniers d’osier — Açores.

Pour comprendre l’importance des chicharros, il faut d’abord comprendre le lien profond qui unit les Açoriens à la mer. Pendant des générations, celle-ci a nourri les familles de l’archipel. Bien avant les grandes épiceries et les aliments importés, on mangeait ce que la terre et l’océan avaient à offrir. Et parmi tous les poissons qui peuplaient les eaux entourant nos îles, le chicharro occupait une place bien particulière.

Abondant, facile à pêcher et relativement abordable, il était souvent considéré comme le « poisson du peuple ». Dans plusieurs foyers, il permettait de préparer un repas simple, nourrissant et savoureux sans avoir à dépenser une fortune.

C’était le poisson du quotidien, celui que l’on retrouvait sur les tables familiales semaine après semaine.

À cette époque, le poisson faisait partie intégrante de la vie de tous les jours. Les pêcheurs quittaient le port avant le lever du soleil et revenaient quelques heures plus tard avec leurs prises du jour. Dans plusieurs villages de São Miguel, le poisson était ensuite vendu directement dans les rues.

Ma mère et mes tantes se souviennent encore de l’époque où les vendeurs de poissons, parfois appelés nabiças, parcouraient les villages à pied avec de grands paniers suspendus de chaque côté des épaules. Lorsque j’étais enfant, cette tradition avait déjà évolué. Les grands paniers avaient peu à peu fait place aux charrettes qui permettaient de transporter une plus grande quantité de poisson.

Ma mère et mes tantes se souviennent des vendeurs à paniers. Moi, c’est le son du klaxon de la charrette qui est resté gravé dans ma mémoire.

Pourtant, peu importe la façon dont le poisson arrivait jusqu’aux maisons, la tradition demeurait la même : rapprocher la mer des familles et apporter sur les tables le fruit du travail des pêcheurs de l’île.

Lorsque l’on parle de chicharros à São Miguel, il est impossible de ne pas penser à Ribeira Quente. Ce village de pêcheurs situé sur la côte sud-est de l’île entretient depuis longtemps une relation privilégiée avec la mer et avec ce poisson emblématique.

À la Festa do Chicharro à Ribeira Quente, São Miguel
Un moment partagé à la Festa do Chicharro, à Ribeira Quente.

C’est d’ailleurs à Ribeira Quente qu’est née, en 1988, la célèbre Festa do Chicharro. Ce qui était au départ une célébration locale est devenu au fil des années l’un des événements les plus populaires de São Miguel. Chaque été, les rues se remplissent de musique, de bonne cuisine et de visiteurs venus de partout célébrer une tradition profondément enracinée dans la culture açoréenne.

J’ai eu la chance d’y assister avec ma fille et j’ai trouvé émouvant de voir à quel point un poisson aussi simple pouvait encore rassembler autant de gens. Derrière les spectacles, les kiosques et l’ambiance festive, on ressent toujours l’attachement des Açoriens à leur histoire, à leurs traditions et à leur patrimoine.

Aujourd’hui, les habitudes alimentaires ont changé. Les supermarchés ont remplacé les vendeurs de poisson de rue et les familles ont accès à une variété d’aliments que nos parents et nos grands-parents n’auraient jamais imaginée. Pourtant, les chicharros occupent encore une place particulière dans le cœur de nombreux Açoriens.

Pour plusieurs d’entre nous, ils représentent bien plus qu’un repas. Ils nous ramènent à notre enfance, à nos familles, à nos voisins et à cette époque où la vie semblait avancer au rythme de l’océan.

Chicharros frais

Le chicharro en quelques mots

Connu sous le nom scientifique Trachurus picturatus, il est appelé chinchard en français et horse mackerel en anglais, il ne doit pas être confondu avec le maquereau (cavala en portugais), bien qu’ils soient apparentés.

On le retrouve dans les eaux de l’Atlantique Nord-Est, notamment autour de l’archipel des Açores, où il est pêché depuis des siècles.

Aux Açores, on distingue souvent les chicharros des chicharrinhos. Les chicharrinhos sont tout simplement de plus petits chicharros. Ils sont généralement frits entiers et deviennent particulièrement croustillants, tandis que les plus gros chicharros peuvent être préparés de différentes façons, notamment farcis (recheados), grillés, cuisinés en sauce et frits (fritos).

Recette traditionnelle de chicharros fritos

Il existe plusieurs façons de préparer les chicharros fritos aux Açores. Certaines familles utilisent de la farine de maïs, d’autres de la farine de blé. Certaines les font frire dans l’huile végétale, d’autres dans la banha de porco (saindoux ou graisse de porc), comme le faisaient nos grands-parents.

Voici la version que l’on préparait chez nous, simple, croustillante et délicieuse.

Pour préparer la recette traditionnelle de chinchards frits des Açores, parfaitement dorés et croustillants, il faut d’abord assaisonner le poisson nettoyé avec du sel, puis l’enrober de farine de maïs (ou de farine de blé). Faites-le frire dans une généreuse quantité d’huile végétale bien chaude jusqu’à ce qu’il soit bien doré. Pour des chicharros moyens, environ 4 minutes de chaque côté. Servez-le immédiatement avec des accompagnements traditionnels.

Chicharros fritos servis avec pommes de terre, pimenta et salade
Chicharros fritos servis avec pommes de terre, pimenta et salade.

Ingrédients (4 personnes)

  • 1 kg de chicharros (nettoyés, sans branchies et écaillés)
  • Farine de maïs (ou farine de blé), au besoin
  • Sel, au goût
  • Huile végétale pour la friture ou banha de porco (saindoux)
  • Citron, au goût

Préparation

  1. Préparer le poisson. Lavez soigneusement les chicharros, retirez les viscères et retirez la petite arête plus ferme située près de la queue.
    Astuce perso : je fais souvent des chicharros de taille moyenne et, pour ceux-là, je préfère couper les têtes.
  2. Assaisonner. Salez et poivrez le poisson selon votre goût et laissez-le reposer une quinzaine de minutes afin qu’il s’imprègne bien des assaisonnements.
  3. Enrober de farine. Passez chaque chicharro dans la farine de maïs en secouant légèrement l’excédent. La farine de maïs donne une texture particulièrement croustillante, mais si vous n’en avez pas, la farine de blé est très bien.
  4. Frire. Dans une poêle profonde ou une friteuse, faites chauffer l’huile ou la banha de porco. Lorsqu’elle est bien chaude, ajoutez les chicharros et faites-les frire environ 3 à 4 minutes de chaque côté, jusqu’à ce qu’ils soient bien dorés et croustillants.
    Astuce perso : avant d’ajouter les chicharros, je laisse quelques gouttes de farine dans l’huile pour vérifier qu’elle est bien chaude.
  5. Égoutter et servir. Retirez les poissons à l’aide d’une écumoire et déposez-les sur du papier absorbant. Servez-les immédiatement avec un filet de jus de citron ou des sauces d’accompagnement traditionnelles.
Les ingrédients
Préparer le poisson
Enrober de farine
Frire jusqu’à doré

Recréer les saveurs des Açores à Montréal

Où trouver les ingrédients à Montréal

Heureusement, il est possible de trouver plusieurs produits portugais et açoriens dans la grande région de Montréal pour réussir vos chicharros fritos à la maison.

Voici quelques adresses que j’aime particulièrement :

Si vous êtes prêts à faire un petit détour vers Laval :

Vous y trouverez plusieurs ingrédients traditionnels, des pains portugais, des produits importés et, à certaines périodes, des chicharros congelés.

Bien sûr, contrairement aux Açores, où le poisson arrive souvent directement du bateau à la table, les chicharros que nous trouvons ici sont généralement congelés. Ce n’est pas tout à fait la même chose, mais rassurez-vous : ils demeurent délicieux et permettent de retrouver une partie des saveurs de notre enfance.

Et puis, recréer les Açores, ce n’est pas seulement une question de poisson frais.

Ajoutez un bon vinho verde, du pain levado, un peu de musique portugaise et les gens que vous aimez autour de la table. Tout à coup, pendant quelques heures, Montréal se rapproche un peu de São Miguel.

Mes indispensables pour préparer cette recette

Si vous êtes comme moi, il vous est probablement déjà arrivé de tomber sur une recette qui vous fait envie pour ensuite réaliser qu’il vous manque un ingrédient, un ustensile ou simplement une bonne adresse où le trouver.

C’est encore plus vrai lorsqu’on essaie de reproduire les saveurs de chez nous, loin des Açores.

Pour vous simplifier la vie, j’ai rassemblé ici quelques produits que j’utilise régulièrement ou que je recommande pour préparer cette recette et plusieurs autres recettes açoriennes à venir. Ce ne sont pas des achats essentiels, mais ce sont des petits indispensables qui rendent souvent la préparation plus simple et agréable.

J’espère que cette liste vous aidera à recréer, vous aussi, un petit coin des Açores dans votre cuisine.

Dans ma cuisine açorienne
Lorsque je prépare des chicharros fritos à Montréal, il y a toujours quelques incontournables sur mon comptoir.
🌽
Farine de maïs
Pour une panure croustillante qui rappelle les saveurs de chez nous.
Voir le produit →
🐷
Banha de porco
Comme le faisaient nos parents et grands-parents. Une touche de tradition.
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Huile végétale
Pour une friture bien chaude et dorée.
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🥄
Écumoire
Indispensable pour retirer les poissons sans les abîmer.
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🍳
Poêle à frire profonde
Idéale pour une cuisson uniforme et bien dorée.
Voir le produit →

Bien plus qu’une recette

Comme je l’ai mentionné au début de ce texte, cette recette de chicharros fritos est un retour vers une époque lointaine, mais toujours très proche de mon cœur et de mes souvenirs.

Pour plusieurs d’entre nous, il y a des plats qui font partie de notre histoire, de notre enfance et de notre identité. Des plats que l’on ne retrouve pas dans les restaurants, parce qu’ils appartiennent au quotidien de nos familles. C’est la nourriture du peuple, celle que l’on préparait sans prétention, avec ce que la mer, la terre et le travail de nos proches nous offraient.

Et pourtant, lorsque l’on vit loin de chez soi, il arrive que l’on hésite à partager ces recettes avec les autres. On se dit qu’elles ne sont peut-être pas assez raffinées, pas assez connues. Qu’elles sentent un peu fort, qu’elles se mangent parfois avec les doigts ou qu’elles ne ressemblent pas aux plats que l’on voit habituellement dans les magazines ou sur les réseaux sociaux.

Pendant longtemps, plusieurs d’entre nous ont gardé ces petites traditions secrètes.

Aujourd’hui, à l’âge où j’en suis rendue, je vous dirais plutôt le contraire : partagez-les.

Parce qu’au fond, ce ne sont pas seulement des recettes que nous transmettons. Ce sont des souvenirs, des traditions et un petit morceau de notre chez-nous.

Vous seriez surpris de voir à quel point les gens sont curieux de découvrir nos histoires, nos traditions et les saveurs qui ont traversé l’océan avec nous.

Et c’est encore plus vrai pour nos enfants, nos neveux, nos nièces et, un jour, nos petits-enfants. Ils veulent savoir. Ils veulent goûter. Ils veulent comprendre d’où ils viennent.

Olivia, ma nièce, qui mange des chicharros fritos
Ma nièce Olivia qui déguste des chicharros fritos — la relève est assurée!

Tout est dans la façon de raconter l’histoire. Dans l’excitation de notre voix. Dans le bonheur que l’on ressent en préparant ces recettes. Dans les souvenirs que l’on partage autour de la table.

Alors, n’ayez pas peur.

Servez les chicharros fritos. Racontez l’histoire du vendeur de poisson qui passait dans votre rue. Parlez du pain levado encore chaud, des voisins, des fêtes, de la mer et des repas en famille.

Et croyez-moi, les chicharros fritos procurent autant de plaisir à Montréal qu’ils en procuraient autrefois dans les rues de São Miguel.

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3 réflexions sur “Chicharros fritos : le poisson qui raconte l’histoire des Açores”

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